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chanceux et qu'il avait du mal à trouver de la place pour
tout l'or reçu en paiement.
Avec un dernier grommellement, l'arbalétrier trouva sa chaise invisible et
s'assit. Vraid établissait une note pour son fournisseur - une commande pour
un supplément de mandragore - quand la clochette de la porte tinta.
L'alchimiste leva les yeux du comptoir en veillant à ne pas hocher la tête.
Le nouvel arrivant. un vieil homme à la peau tannée par le soleil et vêtu
dune tunique de paysan, semblait inoffensif. Vraid remarqua que l'homme
portait un énorme récipient de terre cuite sur son dos et qu'une petite
cicatrice marquait son bras.
"Que puis-je faire pour toi, l'homme?" L'alchimiste s'efforçait de cacher
son intérêt. Le vieil homme regarda nerveusement autour de lui puis s'avança
en traînant les pieds. "Il paraît que vous êtes l'alchimiste le plus fortuné
de la ville. Achèteriez vous du sang de dragon ?"
Il inclina la jarre - le même genre de récipient, nota Vraid, que les
fermiers utilisent pour recueillir le sang de cochon. Du liquide clapota à
l'intérieur, énormément de liquide.
Vraid entrouvrit les lèvres, puis étrécit les yeux. "Je l'achèterai, s'il
est authentique. Pose cette jarre et ouvre-la : nous verrons alors. D'après
toi, de quel type de dragon provient ce sang ?"
Si l'homme ne mentait pas, Vraid allait être encore plus riche. Le sang de
dragon était un ingrédient crucial pour de nombreux sortilèges et potions,
et la demande avait toujours dépassé l'offre.
L'homme cracha sur le plancher de Vraid, "Authentique ? Il l'est bien assez
!" Le vieux se pencha pour déposer précautionneusement la cuve sur le sol
puis se retourna et entreprit de briser le sceau de cire. "C'est du sang de
dragon rouge. Le sang d'un ancien dragon rouge." Vraid fut alors presque
tenté de faire signe à l'arbalétrier mais le doute arrêta son geste. Il prit
derrière lui la teinture de draconite, en versa un peu dans un mortier de
céramique et y ajouta de l'eau de mer. "Ouvre la jarre. Si c'est du sang de
dragon, je paierai cher pour savoir où se trouve la carcasse. Sinon, tu ne
reviendras jamais plus dans cette ville."
Le couvercle de la jarre céda et Vraid y plongea une tige de fer. Il
atteignit le fond là où il s'attendait à le trouver. Voici qui éliminait une
des tromperies possibles. La tige, une fois retirée, se révéla extrêmement
corrodée. "Intéressant, murmura-t-il, mais passons au véritable test." Vraid
préleva du liquide avec une cuillère de céramique à long manche. Il examina
l'échantillon à la lumière ; le liquide était éclairci mais avait l'aspect
du sang. Vraid plaça la cuillère au-dessus du bol de draconite diluée. Avec
précaution, il laissa une goutte se former au bord de l'ustensile.
"Vous ne pourriez pas vous presser ?" se plaignit le vieil homme.
La goutte tomba et heurta le liquide. La flamme qui en résulta roussit les
sourcils de Vraid. Elle était d'un rouge brillant. Vraid se retourna
vivement. "Où est la carcasse ?" L'homme leva une main, les doigts
écartés. "Holà ! Je veux vendre ce que j'ai là et rien d'autre. Le
prenez-vous ou pas ?" Il referma la jarre. "D'accord. Deux cents."
L'étranger soupira bruyamment tout en soulevant la jarre. "Il y a trois
gallons là dedans. J'en veux trois cents sols la pinte et vous faites une
affaire. Payez-moi ici et maintenant, en or, ou je m'adresse à Natseg le
marchand de potions. Oui ou non ?"
Vraid renifla. "Ridicule! Vous me réduisez à la mendicité!"
L'homme se détourna. En lui emboîtant le pas, Vraid remarqua une tache
carbonisée sur le sol. "Mais je prends ! Avec mille de plus pour connaître
l'emplacement du cadavre."
"Ca ne vous servirait à rien." L'individu semblait agité. "Allez, amenez l'or ou je m'en vais!"
En trois minutes, Vraid céda les économies d'une vie par bourses de
centaines de pièces d'or. Son client jeta un bref coup d'oeil à chacune
avant de les rassembler dans un sac de toile. La vue du métal jaune semblait
lui délier la langue : "M'ont chassé de chez moi, murmura-t-il. M'ont
tout pris, ces bâtards de mammifères..."
Vraid comprit soudain. Il s'écarta de la forme humaine rose qui commençait à
se brouiller et s'étendre comme le sortilège de transformation arrivait à
son terme. Frénétiquement, il fit signe à l'arbalétrier et entonna une
protection contre le feu. Un projectile, magique et empoisonné, éclata sur
l'épaule de la chose. Vraid vit son client, qui s'allongeait de plus en
plus, sortir de la boutique avec l'or, sans un regard en arrière. Il reprit
sa forme véritable dans la rue, bondissant en l'air dans un grand
déploiement d'ailes membraneuses et un ronflement de feu pur.
Se ruant vers la porte détruite, Vraid vit le dragon prendre un courant
ascendant et s'élever vers le nord et les montagnes. Les rues étaient très
encombrées et bruyantes ; Vraid savait qu'il venait de perdre sa licence. Il
hurla presque lorsqu'on frappa sur son épaule.
L'arbalétrier, maintenant visible, déclara d'une voix lente et qui ne
tremblait que légèrement : "Je démissionne."
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